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TROIS ANS PLUS TARD, mars 1652…

L’officier du guet regardait ses trois visiteurs avec incrédulité, tout comme la demi-douzaine d’autres « témoins » requis de se trouver en la grande salle du château à cette heure.

Jamais l’on n’avait vu si beaux et nombreux cortèges envahir la ville de Gien, et avec une telle rapidité ! Partout en les rues et campagnes environnantes, ce n’était qu’escadrons de dragons, chevau-légers, gendarmes, cuirassiers, mousquetaires ; sans parler des troupes d’infanterie, nombreuses elles aussi, assoiffées, et qui parlaient haut.

Tout cela pour un homme qu’on recherchait afin de le pendre haut et court au premier arbre qui se trouverait, un homme… Un vagabond, en somme, un manouvrier taciturne et rebelle !

À n’y rien comprendre !

L’officier du guet détailla l’homme en écarlate qui n’était autre que le tout-puissant Mazarin, Premier ministre du jeune roi Louis XIV. Il nota fugitivement que le cardinal se poudrait les joues et fardait ses lèvres d’un rouge violent.

Son regard s’arrêta ensuite sur une très jolie femme d’à peine trente ans, qu’on lui avait présentée comme madame la baronne Mathilde de Santheuil et qu’il supposa être la maîtresse du Premier ministre.

Enfin, le troisième personnage lui inspira une crainte instinctive, de policier à policier. La cinquantaine, l’air chétif, on disait cependant que Jérôme de Galand, officiellement lieutenant criminel du Châtelet, commandait en réalité toutes les polices du royaume, la Criminelle comme la Politique, l’officielle comme la secrète et que sa puissance égalait celle d’un ministre.

Au second plan, l’officier du guet remarqua, compact, un groupe de cinq autres personnages, trois militaires et deux civils qui se tenaient silencieux mais portaient tous, bien étrangement, foulard rouge autour du cou.

Pour sa haute tenue, il admira d’abord un colonel appartenant à l’élite de l’armée, la compagnie lourde des gendarmes de la maison militaire du roi, Melchior Le Clair de Lafitte.

À son côté, un capitaine d’artillerie, Sébastien de Frontignac. Puis venait un bel homme, Maximilien Fervac, lieutenant aux Gardes Françaises. On remarquait également un géant noir, haut d’une toise, aux épaules larges comme une armoire de famille et au torse puissant – monsieur de Bois-Brûlé. Enfin, un petit brun, l’air méchant et l’œil perçant comme on le voit aux faux sauniers mais celui-là portait beaux vêtements et semblait homme arrivé : Anthème Florenty.

L’officier du guet pensa que ces huit personnages n’allaient point ensemble et que seules des circonstances étranges les avaient ainsi pu réunir.

Mazarin, qui n’était point toujours patient, s’emporta :

— Mais à la fin, notre homme a disparu le 22 mars de 1649, voici trois ans, aux environs de Soissons lors de la bataille contre les Espagnols !

« Trois années, mais quelles années ! » songea l’officier du guet qui, rêveusement, se souvint de la Fronde des princes faisant suite à celle du parlement. Qui, à l’époque, aurait pu deviner la suite des événements ? Et qu’ainsi, monsieur le prince de Condé, sauveur de la couronne et grand vainqueur des Frondeurs, se serait si fort opposé au cardinal que celui-ci l’aurait fait mener en la prison du donjon de Vincennes, et pour plus d’un an, en compagnie du prince de Conti et du duc de Longueville ? Les partisans de ces adversaires d’hier, réconciliés contre Mazarin, s’étaient alors révoltés au point que les ducs de Nemours, La Rochefoucauld, et Bouillon, ainsi que le maréchal de Turenne et la ravissante duchesse de Longueville furent déclarés coupables de haute trahison et criminels de lèse-majesté !

On se battait aux frontières, à La Rochelle, à Bordeaux, en Normandie, en Bourgogne, en Dordogne et en cent autres lieux…

Le redoutable service secret mis sur pied en trois ans par Jérôme de Galand envoyait des notes et des rapports pessimistes et ne pouvait renverser le cours des choses malgré l’excellence de ses agents tels l’aventurier Isaac Bartet, l’abbé Basile Foucquet et l’abbé Zongo Ondelei, futur évêque de Fréjus.

Bientôt, Mazarin se trouvait seul et contraint à l’exil, Anne d’Autriche, encore régente, ne pouvait résister à la pression du parlement, de Condé, des princes, de l’ancienne Fronde, de la noblesse et du clergé emmené par le coadjuteur.

Plus grave, Gaston d’Orléans, troisième personnage de l’État, rejoignait la nouvelle Fronde, dite Fronde condéenne, réalisant ainsi l’union de toutes les Frondes tant redoutée par Mazarin et ce n’est pas le ralliement du maréchal de Turenne à la couronne qui, sur l’instant, pouvait modifier la situation puisque le sacre de Louis XIV, roi à Saint-Denis, ne freina point la détermination des Frondeurs.

Fin décembre 1651, le jeune Louis XIV rappelait Mazarin de son exil en la principauté épiscopale de Liège mais Paris retombait en les bras de la Fronde, obligeant le roi à quitter sa capitale.

Avec la Fronde condéenne, on entrait dans la guerre civile totale.

La voix du cardinal, douce mais où perçait une menace, tira l’officier du guet de sa rêverie.

— Ainsi, vous ne voulez point répondre ?

Un vieil homme fit un pas en avant et s’inclina bas.

— Votre Excellence… Nous, nous l’appelions « L’homme sans nom », car il ne le savait pas lui-même. Il nous était arrivé un matin, mourant, dans la charrette de la mère Hoarau, une vieille folle que dieu ou diable a rappelée à lui depuis lors. Le fait est qu’elle l’a guéri. Il marqua reconnaissance en se louant alentour pour les rudes travaux et ramenait l’argent à la vieille qui le traitait comme un fils. C’est un homme très solide, peu bavard, au corps couvert de cicatrices. Quand la vieille Hoarau mourut, il se trouva seul et perdu. Mais il continua à travailler. Il ne s’enivrait point et, bien qu’il fût bel homme, n’alla jamais aux gueuses et ribaudes. Il aidait parfois… Ah, il faut bien le dire en sa faveur, que Son Excellence me pardonne, mais il aidait souvent sans demander salaire lorsque dans une famille pauvre le père venait à mourir ou que le fils partait soldat. Avant… Avant sa révolte, il était très aimé bien qu’on pensât qu’il fut jadis voleur.

— Voleur ? questionna le cardinal.

Le vieil homme hésita :

— La bague !… Elle ne pouvait point lui appartenir, il était de condition trop misérable.

Un prêtre, qui jusqu’ici n’avait rien dit encore, s’avança à son tour vers le Premier ministre :

— Votre Éminence, les choses sont bien plus compliquées qu’on ne l’imagine ici.

— Eh bien parlez ! répondit Mazarin, intéressé.

Le prêtre ne se fit point prier davantage :

— Votre Éminence, il est bien des points obscurs en cette histoire mais votre présence me laisse à penser qu’il s’agit peut-être là d’une affaire d’État ?

Surpris, Mazarin fronça les sourcils.

— Quand bien même ?

— La Fronde a des espions partout, même parmi les gens les plus simples d’apparence…

Le cardinal comprit immédiatement et s’empressa de faire sortir les autres « témoins ».

Les foulards rouges
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